Jeudi 17 août 2017

Je me souviens du lecteur de carte bleue mettant du temps à se lancer, et je me voyais déjà devancer Alex en lui disant que la carte faisait la traduction de la banque française avant qu’il ne s’impatiente, lorsqu’un énorme brouhaha m’interrompit. Comme dans un film, au ralenti, des dizaines et des dizaines de personnes entraient en courant dans le supermarché, hurlant et bousculant tout sur leur passage.

Comme une vague qui déferlait sur nous, elle nous toucha de plein fouet lorsqu’elle arriva à notre hauteur. Une pensée vive et prégnante s’imposa : pas moi, pas maintenant, ce n’est pas possible.

Je pris mon sac et me jeta en arrière, j’entraperçus des gens qui se baissaient. Je courus droit devant moi et saisi la rampe d’escalier pour me réfugier à l’étage inférieur. Mon poignet frotta la rambarde et une bref brûlure m’élança sans que je ne m’en rende compte. Je trébucha sur un membre du personnel et tenta de lui demander de m’indiquer la sortie de secours. La peur m’empêchait de trouver mes mots et de réussir à parler une langue compréhensive. La terreur se saisissait de moi, mes jambes tremblaient, mes mains tremblaient, je ne savais pas où aller et quoi faire. Un jeune venant d’au-dessous paniquait à nos côtés, criait et courrait dans tous les sens pour trouver une sortie.

Les gens autour de moi étaient interloqués, et se demandaient ce qu’il se passait. Ils nous questionnaient mais nous n’avions aucune information. Peu à peu, l’hystérie qui s’était emparée de moi se calma. Ma carte de crédit était restée dans la machine en caisse, nous décidâmes de remonter doucement, en restant à l’affut. En allant dans la direction des caisses, une personne était au sol en train de faire une crise de panique. Alex eu un mouvement de peur en croyant voir quelqu’un à terre, touché par des tirs. Arrivés à la caisse, la caissière plaisanta, et nous expliqua en rigolant qu’elle nous avait vu disparaître d’un coup dans la panique générale. Tout paraissait normal pour elle, et pour quelques personnes restées en haut. Certains remplissaient nonchalamment leur caddie, sans se préoccuper de l’état de panique général. A 16h58 j’envoyais rapidement un message à mes parents pour les mettre au courant de cette situation encore inconnue tout en leur disant que tout allait bien. La caissière nous conseilla tout de même de prendre la sortie opposée, et nous traversâmes le supermarché pour sortir de l’autre côté.

A ce moment là, nous ne savions pas encore que si l’on était sorti du supermarché quelques minutes plus tôt, une fourgonnette aurait pu nous faucher sur l’allée des Ramblas pendant que nous allions prendre le métro.

L’air libre nous fit du bien, et, sans savoir réellement ce qu’il venait de se passer, nous nous dirigeâmes machinalement vers la gauche. Quelques mètres plus loin, un nouveau mouvement de foule se créa derrière nous. Des gens courraient dans notre direction en hurlant. J’entendis Alex me dire de courir le plus vite possible, et je me lançais. Mes chaussures m’empêchaient de courir rapidement, j’envisageai de les enlever et de les laisser sur place lorsque je vis des gens entrer juste devant moi dans un bâtiment avec une entrée composée d’un tourniquet. Alex me cria de m’engouffrer et je me jetais à travers une porte qui se refermait. Je poussais les personnes devant moi pour pouvoir rapidement me mettre à l’abri, et je réalisais que nous étions dans un hall d’hôtel. Le personnel était stupéfait de voir autant de gens se jeter dans leur entrée, j’en vis certains se baisser sous leur bureau tandis que je suivais le mouvement de foule qui menait aux toilettes. Réalisant que ce n’était pas un lieu sur si une attaque à la bombe survenait et que je n’y avais aucun moyen de fuite, je revins sur mes pas et attendit, en alerte, pendant que le personnel de l’hôtel essayait de nous calmer. Le vigile bloqua le tourniquet avec un chariot en métal, tandis qu’une responsable nous rassurer comme elle pouvait. J’avais envie d’appeler mon père et de fondre en larme. Mais je ne pouvais pas, pas encore.

Une grande salle fut rapidement aménagée pour nous permettre de nous asseoir, de nous reposer et de nous remettre de nos émotions. Ils apportèrent de l’eau, des sodas, vinrent s’assurer que tout le monde allait bien. Petit à petit, les gens craquaient autour de nous. Des enfants pleuraient, des parents pleuraient, des inconnus pleuraient.

J’étais encore sous le choc. Nous avions entendu parler d’une voiture fonçant sur des piétons, d’un homme avec une bombe sur lui. Nous n’avions aucune information mais nous étions à l’abri. Les minutes passèrent, les coups de fil, les informations qui tombaient au compte goutte. Une dizaine de blessés, un homme ayant foncé sur une foule. Puis, plus précisément, nous avons su que le lieu concerné était le chemin des Ramblas. Qu’il y avait deux morts. Que le conducteur s’était échappé et que la police le recherchait. Les heures passèrent difficilement, nous avons eu nos proches au téléphone, nous rassurions les amis qui s’inquiétaient devant les nouvelles. Nous étions fébriles, encore choqués de ce qui était dorénavant appelé un attentat terroriste.

Lorsque j’y repense, je me dis que l’on doit peut-être notre vie au pot de Nutella devant lequel j’ai hésité sans savoir s’il était préférable de prendre celui de 200 grammes ou de 350 grammes. Ou lorsque nous cherchions des tranches de pains de mie briochés pour déguster ce fameux pot de Nutella.

Nous sommes restés dans l’hôtel jusqu’à 20h30 environ avant de pouvoir sortir. L’ambiance était lourde et électrique. J’avais l’impression de sortir d’un SAS de protection, d’un rêve. Chaque bruit emballait mon cœur et me donnait des sueurs froides. Le vrombissement de l’hélicoptère au dessus de nos têtes étaient le seul son qui m’apaisait. Chaque personne devenait un suspect autour de moi. Et le bilan tomba. 13 morts et une cinquantaine de blessés. Je m’efforçais de ne pas craquer, je voulais attendre d’arriver. Ne pas pleurer, ne pas pleurer, ne pas pleurer. Retenir ses larmes et tenir coûte que coûte. Le vent me faisait du bien, la marche m’empêchait de penser. Mais Alex voulait se sentir en sécurité et rentrer rapidement. Nous hélâmes un taxi et ce dernier s’arrêta pour nous déposer gratuitement dans notre rue. Il voulait simplement aider un maximum les gens bloqués et perdus se trouvant au centre de Barcelone. Il n’accepta pas notre billet de 10 euros malgré notre insistance. Nous étions enfin rentrés. Le cauchemar était derrière nous, mais les nouvelles des prochaines heures risquaient d’être terribles.

Publicités